le jeune garçon entrouvrit la porte de la chambre. Personne. Il se faufila à l’intérieur sur la pointe des pieds et referma la porte discrètement derrière lui. Il réprima son impatience et son excitation et s’approcha du bureau. Mais son excitation fut un peu douchée par le chaos qui régnait en ce lieu. Un désordre sans nom empêchait de mettre un pied devant l’autre. Des livres, des feuilles, un peu tout et n’importe quoi, notamment une nuisette et une paire de chaussettes sales, sur lesquelles le jeune garçon ferma délibérément les yeux. Il enleva soigneusement quelques feuilles posées sur la chaise et les déplaça sur le lit, déjà bien encombré. Il s’assit avec un sourire ravi et d’un doigt tremblant, il alluma l’ordinateur intégré. Le pauvre amoureux transi ne pouvait savoir à quel point il allait être déçu…Entrée n°1 : « Identité »
«
Nom : Si j’en crois mes parents, il s’agit bien de Naminsky. Mais ma grand-tante Léonie m’a parlé d’un certain boulanger, quand j’étais gosse…
Prénom : Ah ! Celui-là, je l’adore : Vielena. Ca sonne plutôt bien non ? Ah oui… J’oubliais que tu n’étais qu’un stupide journal de bord. Mais, vois-tu, ces informations sont censées être confidentielles, alors je me lâche un peu, tu comprends ?
Surnom : Je n’ai jamais voulu en avoir. Malheureusement, ceux qui en donne ne demande que très rarement l'avis de la personne concernée. Dans le milieu, on m’appelle « Son Ombre », sans doute à cause de mon apparence. Parce que, si tu veux mon avis, je me fais bien assez remarquer comme ça.
Age : 27 ans
Jour de naissance : Alors comme ça tu ne voulais me laisser causer dans l’entrée précédente, hein ? Môssieur ne voulait que des chiffres ! Et bien je vais me venger ici, alors ! Et puis d’abord, ça ne se fait pas de demander l’âge d’une dame ! On ne te l’a jamais appris ? Non, bien sûr que non, stupide ordinateur !
Sexe : Pardon, pour tout ce que je t’ai dit. Je me suis laissée emportée. Tu ne m’en veux pas au moins ? Je suis née un 23 décembre et je suis une femme, bien que cela puisse paraître contestable.
Race : [empty]
Clan : Mais qui a programmé ce registre ? Ce n’est pas possible ça ! Ah… Oui, c’est vrai, c’est moi. Je fais bien évidemment partie de la Rébellion.
Profession : Je suis garagiste. Les aéronefs, ça me connaît ! Mais peu de rebelles le savent, en fait. Je ne sais pas trop pourquoi. Je pense qu’ils sélectionnent les rumeurs. Celle du garagiste n’a pas du leur plaire…
Lieu de vie : Tu le sais aussi bien que moi, c’est ici, dans les steppes, que je me sens chez moi, dans mon gourbis bordélique et rassurant. Mais pour les missions, je dois souvent dormir dans des chambres d’hôtel miteuses.
Physique : D’après les standards de beauté actuels, je suis ce qu’on peut appeler une très belle femme. Mais je ne vois pas vraiment quel intérêt cela peut avoir pour un ordinateur comme toi… Mais allons-y quand même. J’ai une taille plus grande que la moyenne, pour une femme. Et va savoir pour quelle stupide raison, cela plait aux hommes. On me dit que je suis très féminine (physiquement, bien sûr). Moi, je dirais plutôt que j’ai une légère surcharge pondérale bien répartie, toujours pour plaire à la gent masculine. Je trouve cela encombrant, pour ma part. Pourtant, j’ai un excellent équilibre. Crois- moi, si les hommes avaient une poitrine, ils ne pourraient même pas tenir debout. Il faut dire que je pratique de nombreux exercices physiques chaque jour. C’est ça, la vie de Rebelle. Et je crois que cela plait… moins. Les hommes préfèrent souvent les femmes faibles, pour pouvoir les protéger ou autre chose… De plus, je ne porte jamais de robes, je n’en ai jamais porté et j’espère ne jamais en porter. Je préfère me vêtir en cavalier noir. Oui, en somme, je m’habille systématiquement comme un homme.
Si je devais décrire mon visage, je dirais qu’il est un peu rond et très blanc. J’ai effectivement une peau très fine, presque transparente, malgré tout le temps que je passe à voyager, notamment dans les steppes. Même mes lèvres sont pâles, bien qu’elles ne soient pas minces. Je n’aurais pas grand-chose à dire de mon nez, si ce n’est qu’il est droit et mince. Ce qui ressort le plus sur mon visage, ce sont, incontestablement, mes yeux. Je ne peux le nier cette fois, je les trouve très beaux dans mes rares moments de superficialité féminine : grands, noirs et en amandes. C’est sans doute ma seule vraie source de fierté quant à mon apparence, avec mon épaisse chevelure noire et bouclée. Je ne vais pas m’appesantir plus sur un sujet qui, je te l’accorde, n’a pas grande importance (surtout pour un ordinateur).
Caractère : Et voici le plus délicat. J’ai une réputation. Et j’ai ma personnalité. Les deux ont leur importance. Pourtant, je puis t’assurer que ma réputation s’est construite sans mon intervention ! C’est épatant ce que l’imagination des hommes peut être extravagante… Je pense, en fait, que les hommes sont bien plus romantiques que les femmes. Mais ce n’est que mon opinion. Tout journal de bord que tu es ne partage pas forcément mon avis.
Je commence donc par ma réputation. Je ne suis plus entièrement humaine même si je me considère toujours en tant que telle. Une bonne partie de mon corps possède une ossature métallique, même si elle est bien recouverte de chaire et reliée à mon système nerveux. Ceux qui le savent ont souvent une image particulière de moi. Et il communique cette impression à tous, comme une maladie contagieuse. J’avoue que mon air sombre et mon habillement sévère n’arrangent absolument en rien cette impression… Ils me voient fière, un être d’honneur. Ce n’est sans doute pas faux. Mais ils ajoutent à cela toute une mythologie : la femme-machine, dépourvue de sentiment, à la beauté glaciale, obéissant aveuglément à son maître et d’une fidélité sans pareille, c’est moi. Briser mon insensibilité légendaire semble être devenu le concours de tous les jeunes mâles Rebelles à l’âme un brin sensible. Bien sûr, j’ai essayé de réprimer sévèrement les pauvres nigauds qui s’adonnaient à ce stupide pari. Leur admiration n’en est devenue que plus grande… C’est absolument désespérant. De plus, le fait que je claudique très légèrement accentue mon côté « estropiée mythique ».
Certes, ce n’est pas entièrement faux. Les légendes sont souvent créées à partir de la réalité. Mais je crois que cette fois, elle a été très déformée… Comme tu l’auras constaté, cher journal de bord, en enregistrant toutes les données que je t’ai déjà faites ingurgitées, je suis loin d’être le personnage frigide que l’on s’obstine à vouloir voir en moi. C’est assez rare, mais j’aime bien me servir de mon humeur stupide, comme je le fais avec toi depuis tout à l’heure. Je ne suis pas insensible. Sinon, comment pourrais-je faire partie de cette bande de bons à rien (que j’adore) de Rebelles ? L’injustice et les pourris de l’Austausch me dégoûtent. Et je ne suis pas la seule, mais cela, je crois qu’ils ont oublié de s’en rendre compte, dans leur prétendue clairvoyance. J’aime me servir de mon cerveau car je suis heureuse d’en avoir toujours un. Ne ris pas, il aurait très bien pu disparaître avec mon côté droit ! j’ai tendance à négliger un peu mes relations avec autrui et c’est peut-être une des raisons pour lesquelles ma réputation me dépasse. Mais j’aime bien la bonne humeur, la volonté sans faille et le courage des autres Rebelles. Comme je l’ai déjà dit, c’est avec eux que je me sens chez moi. Par contre, il existe une foultitude de petites choses que je n’aime pas et qui m’agacent. Je ne suis pas aussi patiente qu’on ne le croit…
Bon, assez parlé de moi ! Parlons plutôt de moi, maintenant…
Don : Voici mon péché mignon : j’aime écrire (comment cela tu l’avais compris ? comment cela je te saoule depuis trois heures ?). Étant une femme, je ne suis évidemment pas la bienvenue dans la profession. Mais j’écris quand même. Et Neil Ghostam signe. Oui, oui, Neil Ghostam ! Le fameux romancier qui a écrit tous ces succès, il y a peu. Et bien c’est moi. Lui, il récupère les honneurs et une bonne partie du pognon. Moi je m’en tire avec un petit salaire qui arrondit mes fins de mois et surtout, j’ai le plaisir de constater que mes écrits connaissent un franc succès. Je suis ce que les Britanniques appellent un « paperback writer ».
Pouvoir spécial : Mon bras droit est un peu spécial, je crois. Bien sûr, il est entièrement mécanisé, mais il dégage une étrange puissance et la force qu’il me donne n’est ni naturelle, ni mécanique. Je ne sais pas trop ce qu’ils y ont fait (peut-être une trop grande dose d’eau bénite, même si cela n’explique pas pourquoi cela marche aussi sur les vivants), mais cela s’avère être très pratique.
Relations : Petit curieux ! En quoi cela te regarde-t-il ? Tu es mon journal de bord ? Et alors ? Oh ! Ca va ! Bon… Mais de toute façon, tu vas être déçu, mes relations sont strictement professionnelles. La personne qui me connaît le mieux et je dirais, qui me connaît vraiment, c’est la Tête de la Rébellion. Et oui, rien que ça ! Sinon, mes fréquentations se limitent aux autres Rebelles, aux clients de mon garage et à mon éditeur. Même pour Neil Ghostam, je suis un personnage bien mystérieux, vois-tu…
Histoire : Tout te raconter serait bien trop long. Je vais donc me contenter de te raconter le seul passage crucial de ma vie, celui qui te permettra de comprendre à peu près ce que je suis. Après tout, je suis peut-être plus proche de toi que tu ne le penses…
C’était la mission la plus délicate qu’on ne m’eût jamais confiée. Et surtout, la plus dangereuse. J’eus l’occasion de me rendre largement compte. Mais à cette époque-là encore, je ne me rendais compte de rien du tout. J’étais jeune et stupide, comme tous les autres Rebelles de mon âge. Mais j’avais sans doute des capacités supérieures. Sans cela, on ne m’aurait jamais demandé de faire une chose pareille.
On m’avait embarquée à bord d’un splendide aéronef privé en tant que mécano. C’était un aéronef de l’Austausch. Une fabuleuse œuvre d’art qui circulait haut dans le ciel de Hochstadt. Et elle ne transportait personne d’autre que les « Onze » et l’Exécutant de l’Austausch. Comment avait-on réussi l’exploit de découvrir cet engin et comment avait-on pu l’infiltrer, ce serait bien trop long à expliqué. Mais nous avions réussi. Ou plutôt, j’avais réussi. Bien sûr, ce n’était pas moi qui avais découvert le navire, ce n’était pas moi qui avais graissé les pattes qu’il fallait, mais c’était moi qui étais à bord. Toute seule. Devant une responsabilité plus qu’énorme : faire tout sauter, l’aéronef, les « Onze », l’Exécutant, tout. J’avais peur. Mais cette peur était bien petite à côté de mon excitation.
J’étais dans la salle des machines, en train de resserrer les boulons d’un conduit d’aération. Le chef des mécanos était dans mon dos, à surveiller ce que je faisais d’un œil torve. Je ne l’aimais pas ce grand crétin. À toujours être sur mon dos, il était bien capable de tout faire rater. Il se méfiait et il avait raison, ça c’était vrai. Mais grâce à l’incompétence d’un de mes collègues d’un jour, il du voir ce qui se passait un peu plus loin. Il semblait qu’un imbécile avait crevé le ballon d’eau chaude qui desservait la salle d’eau de l’Exécutant. Il fallait être d’un maladroit ! Et heureusement…
Je pris un lourd sac coincé derrière des boyaux et je le transportais avec prudence. J’avais intérêt à être précautionneuse : on ne transporte pas dix kilo de poudre comme un sac de farine. Je m’éclipsai discrètement de la salle des machines, en prenant soin de ne pas me faire voir du chef mécano, et je descendis dans la dernière cale de l’aéronef, un endroit sombre qui faisait penser à un navire marin. Avec l’humidité en moins. Détail d’importance… La cale était bourrée de barils d’alcool fort et de la plus haute qualité. J’eus un petit rire narquois tandis que je m’occupais de préparer l’installation de poudres et d’alcool qui devait faire exploser le bateau flottant. Quand tout fut près, je bloquai la porte de la cale avec un maximum de lourds barils. Avec une fatale allumette, je mis le feu aux poudres, au sens propre et je n’attendis pas une seconde avant d’ouvrir le hublot pour sortir de la cale. Mais je fus bloquée au niveau de la poitrine, le hublot était un peu trop étroit. Quand je disais que ma corpulence était un désavantage… Prise de panique, je réussis tout de même à rassembler toutes mes forces et à m’extirper de ce trou à rat. Dehors, le vent glacial dû à la vitesse de l’aéronef fouettait mes joues et mes cheveux, s’insinuait dans mes vêtements et la morsure du froid m’arracha un violent frisson qui faillit bien me faire tomber.
Il y avait très peu d’aspérité sur la coque de l’engin aérodynamique. Il fut difficile, acrobatique et suicidaire de grimper sur une voile de l’aéronef. De plus, le vent et le froid étaient déstabilisants et m’engourdissaient. Je n’arrivais plus à réfléchir. Tout ce que je savais en marchant comme un funambule sur une des toiles horizontales qui ornaient les flancs du vaisseau, c’était que je devais m’enfuir au plus vite et sauter dès que j’apercevrais le Moustique, un petit aéronef Rebelle. C’est ce que je fis. Une silhouette apparut sous moi, dans les nuages. Son dessin se précisa et le Moustique émergea. Il s’approcha autant qu’il put. Je sautai. J’avais fait cela un millier de fois pendant l’entraînement, je ne pouvais absolument pas me rater. Mais le sort en décida autrement. Une turbulence secoua le moustique au moment où je tombais sur son toit. Le petit vaisseau fit une ruade et malgré l’effort du pilote pour le stabiliser, je glissai. J’essayai désespérément d’attraper un cordage ou quelque chose qui pourrait m’aider à m’accrocher. Mais mes mains ne rencontrèrent que le métal lisse de l’engin. Je m’arrachai alors les ongles sur la coque. Ils glissèrent en crissant. C’était douloureux, mais la panique m’anesthésiait. J’y avais peut-être laissé un ongle ou deux, je ne me rappelle plus et cela n’avait plus grande importance lorsque je tombai dans le vide. L’air glissa sur moins longtemps. Et plus je tombais, plus l’angoisse de la mort me saisissait à la gorge. Je ne sais pourquoi j’avais peur. Ma mort était certaine. Je n’avais plus rien à craindre. J’aurais dû accepter mon sort. Je ne le fit pas.
Je me souviens d’un choc d’une violence inhumaine et d’un grand trou noir.
Quand je me réveillais, la douleur était insoutenable. J’aurais dû mourir, mais tout mon corps m’indiquait comme une alarme que je n’étais que trop vivante. Et cette douleur épouvantable me donnait envie qu’il en soit autrement. La seule solution pour mettre fin à ce calvaire m’apparaissait comme une évidence douce et ténébreuse : la mort. Mais une petite partie de moi se refusait toujours à me laisser y glisser. Elle persistait à me conserver en vie, moi, avec mon corps presque mort. J’avais l’impression d’avoir tous mes os brisés. Et, effectivement, la moitié de mon squelette l’était. Je n’étais, physiquement, qu’une loque humaine.
Je voyais le ciel bleu au-dessus de moi, parsemée de jolis nuages boudinés. Puis une ombre passa sur moi. Un visage familier, déformée par la douleur, l’angoisse et la culpabilité m’apparut. Il me sembla que la Tête de la Rébellion avait les larmes aux yeux. Il me parlait. Sa voix s’étouffait dans sa gorge serrée de douleur, comme s’il pouvait ressentir la mienne. Après coup, quand je pus réfléchir à tout cela, je fus touché par l’intérêt que me portât mon supérieur, sa sollicitude, ses remords…
Mais sur le moment, je n’avais rien trouvé de mieux que de lui grimacer un sourire et de lui dire quelque chose comme :
«
Mission accomplie, Cap’taine ! Si vous me le permettez, je crois que je vais dormir un peu. Je crois que je ne me suis pas assez couverte et que j’ai pris froid… »
Et je rigolais…
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