Cette fois Emile ne s’intéressait plus du tout aux gros bras du balafré. Il était trop intéressé par son propre discours. Cela l’amusait tellement de parler ainsi. Il n’était pas sûr d’étonner et d’intriguer son interlocuteur, non, loin de là… Mais alors c’était lui qui n’était pas assez méfiant, trop sûr de lui, contrairement aux apparences…
Cela fit rire le jeune homme intérieurement. Ce type avait une tête et l’entourage à faire partie de l’Austausch. Grand bien lui fasse ! Il était lui aussi dans les bonnes grâces du pouvoir… Tant qu’il faisait bien son travail. Il suffisait de déplaire profondément au pouvoir pour chuter… Personne n’était à l’abri de son courroux.
«
Mais vous savez, tous les moyens d’accéder au pouvoir sont précaires. Coucher en est un, je vous l’accorde. Mais prenez le meurtre, par exemple, c’en est un autre. Il suffit de tuer la mauvaise personne pour tomber en disgrâce et pire, pour risquer sa peau ! Moi je risque moins ma peau en couchant… Et puis j’ai mes avantages, vous, vous avez les vôtres, (il eut une sourire ironique)
chacun fait comme il peut. »
Il était malin ce type. Il ne parlait pas beaucoup, mais à chaque fois qu’il parlait, c’était pour poser des questions. Il pouvait toujours poser des questions ! Il n’obtiendrait aucune réponse concrète, de toute façon.
A la dernière question, Emile faillit s’étouffer de rire dans son verre de rouge.
«
Vous croyez sincèrement que je vais vous le dire ? »
Mais l’homme avait enfin deviné que depuis le début, Emile parlait de quelqu’un en particulier et dont il remplaçait systématiquement le nom dans ses phrases par le mot « pouvoir ». Et Emile avait presque envie de le récompenser pour ça.
«
Et bien, voilà ce que je vais vous dire, monsieur, et je vous demanderais, ou plutôt, je vous conseillerais, en ami, de ne pas le prendre à la légère. Je fais partie de ces gens-là. Ceux que l’on ne doit pas tuer. Car les problèmes ne viendront pas d’en bas, car ceux-là, on peut les écraser en les piétinant, mais ils viendront d’en haut et ce sont eux qui vous piétinent… »
À ce moment, une femme qui ressemblait presque à s’y méprendre à Emile s’approcha de leur table. Elle faisait partie des joueurs de billard. Elle posa sa main sur l’épaule du jeune homme et parla d’une voix grave.
«
Tu parles trop, Emile. Tais-toi. »
Emile la regarda avec son premier sourire réellement aimable de la soirée et hocha la tête. Cette personne était sans doute la seule qui pouvait encore lui donner des ordres en étant sûre qu’ils seront suivis.
Emile reposa son regard sur le balafré et avant de se lever, dit :
«
Je ne peux pas vous en dire plus. Après, à vous de deviner la suite… »
Il fouilla dans sa poche et posa sur la table quelques billets pour payer ses consommations, en parfait gentleman. Il fit un dernier salut de la main et prit le bras de la jeune femme aux longues boucles blondes relevées sur sa tête pour s’éloigner avec elle.